LES BRIQUETS ET LES ALLUMETTES

Divers briquets en usage avant l'invention des allumettes chimiques. Le briquet primitif est probablement celui dont se servent encore, si l'on en croit les récits des voyageurs, les sauvages de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie, demeurés étrangers aux arts les plus élémentaires des nations civilisées. Ce briquet consiste en deux morceaux de bois qu'on frotte vivement l'un contre l'autre jusqu'à ce qu'ils soient assez échauffés pour prendre feu. Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire de nous y arrêter. Vient ensuite dans l'ordre des temps, - du moins c'est une hypothèse probable, - le briquet proprement dit, dont les éléments essentiels sont un morceau de silex, appelé par les gens modernes, « pierre à fusil ») et un morceau d'acier. En frappant ces deux pièces l'une contre l'autre avec force, on en détache de petites particules, qui, rendues incandescentes par la violence du choc, jaillissent en étincelles, et, retombant sur un corps suffisamment combustible, peuvent y mettre le feu. Le briquet à silex est fort ancien, s'il faut en croire Virgile, qui nous montre le fidèle Achate, compagnon d'Énée, s'en servant avec adresse. Mais le fidèle Achate ne possédait pas l'amadou, cette substance précieuse qui fait du briquet ordinaire un ustensile assez commode pour que, de nos jours encore, on le préfère dans bien des circonstances aux moyens plus ingénieux et plus prompts, mais souvent moins sûrs, que la chimie a mis à notre disposition. L'amadou est une substance spongieuse fournie par une sorte d'agaric ou de champignon [boletus ignarius), qui croit spontanément sur les troncs de vieux arbres, tels que le chêne, le hêtre, le frêne, etc. La récolte se fait au mois d'août et de septembre. Pour le rendre propre à l'usage qu'on en fait, on le dépouille de' son enveloppe extérieure, et l'on isole avec soin la partie spongieuse d'un jaune brun, qui forme, pour ainsi dire, le coeur de ce végétal, en en détachant aussi les débris ligneux qui ont été enlevés de l'arbre en même temps que l'agaric. Cette partie médiane est divisée en plaques minces, qu'on bat avec un maillet, jusqu'à ce qu'on puisse les déchirer avec une extrême facilité. Mais ces plaques ne deviennent réellement de l'amadou qu'aprés avoir subi une préparation qui consiste à les faire bouillir à deux reprises dans une dissolution concentrée de salpêtre. 0n peut aussi préparer l'amadou en l'imbibant d'une sorte de bouillie faite avec de la poudre à canon délayée dans l'eau. Le but de ces préparatifs est toujours d'imprégner la matière ligneuse d'un corps très oxygéné, propre à favoriser la combustion. Une seule étincelle tombée sur un morceau d'amadou suffit pour qu'il soit promptement et entièrement consumé. 0n peut, du reste, avec toute autre substance ligneuse, obtenir les mêmes résultats : ainsi le papier, le linge trempés dans le salpêtre sont susceptibles de remplacer l'amadou. Celui-ci a toutefois l'avantage de laisser un résidu charbonneux qui demeure incandescent pendant quelques instants après que le reste est consumé, et il répand en brûlant une odeur que beaucoup de personnes trouvent agréable. Ajoutons en passant que l'amadou est employé en médecine pour arrêter les petites hémorragies, celle par exemple que cause quelquefois la morsure des sangsues. Les chirurgiens s'en servent aussi assez fréquemment comme d'une substance spongieuse qu'on imbibe facilement d'un liquide quelconque, et dont cette propriété rend l'usage très commode pour le pansement de certaines plaies. C'est seulement à une époque très rapprochée du moment actuel que le briquet ordinaire, après avoir été pendant des siècles le seul appareil employé pour se procurer du feu, a vu s'élever autour de lui les concurrents qu'a mis successivement au jour le génie inventif des physiciens et des chimistes modernes. Nous allons décrire brièvement ceux de ces briquets, enfants de notre civilisation, qui ont le plus de vogue.

I. BRIQUET A AIR C0MPRIMÉ 0U BRIQUET PNEUMATIQUE.

- C'est un tube cylindrique en verre très épais, fermé à son extrémité inférieure, et garni d'une armature en cuivre. 0n y fait mouvoir un piston plein à frottement sous lequel est fabriquée une petite cavité où l'on place un morceau d'amadou. Il suffit, pour allumer celui-ci, de pousser vivement le piston dans le tube : l'air, réduit à un volume beaucoup plus petit que celui qu'il occupait d'abord, dégage une quantité de calorique assez considérable pour déterminer l'inflammation du corps combustible. Le calorique qui devient ainsi libre existait auparavant dans l'air, mais à l'état latent, et comme un fluide interposé entre les molécules dont il maintenait l'écartement. Le briquet à air est plutôt un appareil propre à trouver place dans les cabinets de physique, qu'un instrument dont l'usage puisse se répandre et se vulgariser : ce briquet n'a guère été pour le public qu'un objet de curiosité; son maniement d'ailleurs n'est pas sans danger : un défaut dans le verre, une trop forte compression de l'air dans le tube, et celui.ci peut, en se brisant avec éclats, blesser gravement un opérateur imprudent.

Il. BRIQUET A GAZ HYDROGÈNE.

- Ce briquet peut être rangé dans la même catégorie que le précédent : il a même, de plus que le briquet à air, l'inconvénient de n'être nullement portatif et d'être beaucoup plus compliqué. Nous ne le citons donc que pour mémoire, et tout en engageant fort ceux de nos jeunes lecteurs qui auront occasion de visiter un laboratoire de chimie à ne pas négliger l'examen de ce petit appareil fort ingénieux. Le briquet à hydrogène se compose d'une cloche ou réservoir en verre fermé à sa partie supérieure, et plongeant par sa partie inférieure dans un bocal qui contient de l'acide sulfurique étendu d'eau. Une lame de zinc suspendue au milieu de la cloche avec un fil de laiton, et qu'on plonge à volonté dans le liquide, donne lieu au dégagement du gaz hydrogène, qui s'échappe par un tube recourbé et effilé en bec, adapté au sommet de la cloche. En face et à une très petite distance de ce bec, se trouve un petit morceau de platine dans un état particulier de division qui lui a fait donner le nom d'éponge de platine. L'éponge de platine, lorsqu'on y projette un courant de gaz hydrogène, devient incandescente (phénomène singulier dont on n'a pas donné d'explication satisfaisante), et le gaz s'enflamme aussitôt. Le briquet à hydrogène est, comme on le voit, une sorte de lampe qu'on peut allumer à volonté sans le secours d'aucun autre corps en ignition : cette lampe peut être utile dans les laboratoires ; mais on conçoit que son emploi et son entretien (car il faut renouveler de temps en temps et la liqueur acide et la lame de zinc) n'auraient rien de commode ni d'économique. De plus elle n'est point lumineuse.

Ill. BRIQUET OXYGÉNÉ.

- Le chlorate de potasse, sel découvert par Berthollet à la fin du siècle dernier, possède la propriété, lorsqu'on le mélange avec des substances très combustibles, telles que le phosphore, le soufre, le charbon, de les enflammer avec détonation sous un choc rude ou par le frottement vif, ou par le simple contact avec un autre corps dont la température soit un peu élevée. On a utilisé cette propriété, souvent dangereuse, pour fabriquer un genre de briquet très commode, très portatif et se rapprochant déjà beaucoup des allumettes chimiques actuelles. Un petit flacon en verre contenant de l'amiante imbibée d'acide sulfurique, quelques allumettes convenablement préparées, le tout renfermé dans une petite boîte en carton ou en bois : voilà tout l'appareil. La préparation qu'on fixait à l'extrémité soufrée des allumettes était un mélange de chlorate de potasse, de soufre, de gomme adragante, et d'une matière colorante quelconque : l'indigo, -le cinabre, - le minium... 0n n'avait qu'à plonger l'allumette dans le flacon, et le calorique qui se dégageait par son contact avec l'acide sulfurique était suffisant pour l'enflammer.

IV. BRIQUET PHOSPHORIQUE.

- Ce briquet; dont l'usage était encore universellement répandu il y a quelques années, était cependant d'un maniement moins agréable et plus dangereux que le précédent. Il se fabriquait de plusieurs manières. Ne possédant point à cet égard des notions personnelles précises, puisque cette industrie a aujourd'hui disparu, nous empruntons au Dictionnaire des arts et manufactures de 1845 la description de ces procédés. "Le plus ordinairement, dit l'auteur anonyme de l'article que nous citons, on fait liquéfier à une chaleur très douce un peu de phosphore dans un petit flacon de métal long et étroit : lorsque le phosphore est en fusion, on introduit dans le flacon une petite tige de fer rougie au feu ; le phosphore s'enflamme; on agite pendant quelques instants, et lorsque la couleur est devenue bien rouge, on retire la tige, puis on bouche le flacon et on laisse refroidir. Il ne reste plus qu'à fixer le flacon dans un étui de fer-blanc disposé de manière à pouvoir contenir en même temps quelques allumettes ordinaires et bien soufrées. Pour faire usage de ce briquet, on introduit une allumette dans le flacon, on lui imprime un mouvement de torsion en appuyant sur le phosphore, dont on détache ainsi (quelques parcelles, et on la relire ; l'inflammation a lieu aussitôt et se communique au soufre. "Souvent on projette dans le flacon renfermant du phosphore que l'on vient d'enflammer, une certaine quantité de magnésie calcinée, qu'on agite ensuite à l'aide d'une tige de fer; on cesse d'agiter quand la masse est devenue pulvérulente; on bouche et on laisse refroidir. On rend ainsi la division du phosphore beaucoup plus grande, ce qui augmente considérablement son inflammabilité. "Quelquefois on introduit dans un tube en plomb ou en cristal fermé par un bout un bâton de phosphore que l'on y tasse, soit par compression, soit, ce qui est préférable, en le fondant sous l'eau. Les briquets ainsi préparés durent plus longtemps que les autres, parce que le phosphore n'est pas divisé; mais ils sont aussi moins inflammables. Pour s'en servir, on frotte la surface du phosphore assez fortement pour que l'allumette en détache quelques portions qui se fixent au soufre ; pour en déterminer l'inflammation, il faut frotter l'extrémité de l'allumette phosphorée sur un corps un peu rugueux, tel que le feutre, le liège, etc. ; le faible dégagement de chaleur qui se produit alors suffit pour faire prendre feu au phosphore et le communiquer au soufre. » Les briquets phosphoriques offraient deux inconvénients assez graves : le premier, c'était de répandre, aussitôt qu'on les ouvrait, l'odeur d'ail si désagréable qui caractérise le phosphore ; le second consistait dans les accidents qui pouvaient arriver si, par suite d'une négligence ou d'une circonstance fortuite, le flacon se trouvait mal fermé. Le contact tant soit peu prolongé de l'air pouvait enflammer le phosphore, et ce corps, qui se liquéfie en brûlant, pouvait blesser grièvement celui qui portait le briquet, ou mettre le feu aux objets environnants. Ces briquets sont maintenant tout à fait abandonnés.

Allumettes soufrées et allumettes chimiques.

ALLUMETTES SOUFRÉES.

- Aucun écrivain, que nous sachions, n'a entrepris de transmettre à la postérité le nom et la biographie de l'inventeur des allumettes soufrées, non plus que les circonstances qui ont amené cette découverte. Nous n'entreprendrons point, - et pour cause, - de combler cette lacune ; et nous nous bornerons à dire de quelle façon se fabriquent depuis un temps immémorial ces petits bâtons soufrés, qui, selon qu'ils tombent en des mains criminelles ou amies, selon qu'on s'en sert pour mettre le feu à une meule de blé dans une grange, à un tas de fagots dans une forêt, ou bien à un fourneau de charbon dans une cuisine, à quelques bûches dans une cheminée de salon, peuvent causer tant de ravages, ou nous rendre tant de services. Le bois qu'on emploie de préférence pour faire les allumettes est celui du hêtre, du tremble ou du sapin. 0n prend des bûches bien droites, et, autant que possible, exemptes de noeuds; on enlève l'écorce, et on fait sécher dans une étuve chauffée à 210 ou 220° par un four de boulanger où l'on brûle des rognures de bois sec La dessiccation, pour être complète, exige un chauffage prolongé pendant environ l5 heures, mais qu'il faut ralentir après les trois premières heures, pour éviter que les bûches ne prennent feu. On scie ensuite [es bûches en cylindres ayant chacun de 6, 8 à 10 centimètres de hauteur, qu'on équarrit, puis qu'on divise, à l'aide d'un couteau articulé, sur un billot (comme ceux dont les boulangers se servent pour couper le pain), en planchettes parallèles taillées dans le sens des fibres du bois. Ces planchettes elles-mêmes sont hachées avec le même instrument en petits prismes très allongés. On peut avec autant de facilité préparer les allumettes cylindriques. Pour cela, on se sert d'un rabot dont le fer est armé de cinq lames circulaires horizontales. On le fait jouer sur des bûches sèches et équarries, dans le sens des fibres, et à chaque coup on enlève cinq petites baguettes cylindriques, qui, réunies en bottes, sont ensuite partagées par un couteau mécanique qui de chacune en fait quatorze à vingt et une, suivant la longueur qu'elles avaient d'abord, et celle qu'on veut donner aux allumettes. Dans beaucoup de pays, et notamment dans plusieurs de nos départements, au lieu de hacher du bois pour en faire des allumettes, on prend pour cela des tiges de chanvre séchées qui donnent de belles allumettes cylindriques et creuses, brûlant très bien. Dans tous les cas, et quelle que soit, du reste, la matière première employée, les allumettes qu'on destine à être seulement soufrées sont réunies en bottes de deux à trois mille, serrées ensemble à l'aide d'une ficelle, et trempées de 1/2 à 1 centimètre dans un bain de soufre fondu à 125 ou 130 degrés, et maintenu toujours à cette température. On a soin, en les retirant aussitôt, de les secouer pour faire retomber dans la chaudière l'excédent de soufre. Celui qui reste adhérent est bientôt solidifié, et les allumettes peuvent alors être livrées aux consommateurs.

ALLUMETTES CHIMIQUES.

- On ne sait rien de bien précis sur l'origine et l'invention des allumettes chimiques; voici cependant ce que M. Ménigault nous apprend à ce sujet dans un article publié par le Nouveau Journal des connaissances utiles ( janvier 1854) . (Cependant il résulte dés recherches de Leuchs, consignées dans un article de Nicklés (Annales du génie civil), que cet inventeur s'appelait Jacques-Frèdèric Kammer, né à Emmingen, dans le Wurtemberg, eu 1796, et mort, en 1857, dans un asile d'aliénés de Ludwigsburg. Les premières allumettes chimiques allemandes ne contenaient pas de phosphore. La partie inflammable était formée d'une partie de chlorate de potasse et de 2 parties de sulfure d'antimoine formant une pâte avec de l'eau gommée.) « Ces allumettes, dit M. Ménigault, qui ont laissé si loin derrière elles les briquets oxygénés et phosphoriques, sont, quoique inventées à Berlin, comme d'origine française : le commerce s'en fait principalement à Paris. C'est là que se fabriquent les matières élémentaires qui entrent dans leur composition, C'est là aussi qu'ont été confectionnées les premières allumettes. Voici comment et à quelle occasion. « Un voyageur arrivait de Berlin à Paris, il y a une vingtaine d'années, avec quelques paquets d'allumettes. Comme ces allumettes étaient une nouveauté même pour la capitale de la France, notre homme conçut immédiatement tout le parti qu'on pouvait tirer de ce nouveau moyen de faire du feu ; en conséquence il s'adressa à un pharmacien pour en connaître la composition. Celui-ci le renseigna moyennant une somme de 400 francs comptants. Possesseur de la composition ignifère, notre homme se dirigea immédiatement sur Londres jour exploiter le secret que venait de lui révéler le pharmacien de Paris. Mais de son côté le pharmacien ne resta pas inactif, et bientôt les allumettes de Londres et de Paris se croisèrent sur les principaux marchés. Comme tous les avantages sont généralement dans l'actualité, il s'agissait de trouver un moyen pour empêcher le concurrent de réussir. A ce sujet, voilà ce qu'imagina l'un des deux antagonistes : le chlorate de potasse, base de cette composition, après avoir beaucoup haussé de prix, manqua presque. Le Parisien mit à profit cette circonstance. Sous un nom d'emprunt, il expédia à Londres et fit vendre à bas prix quelques barils de chlorate convenablement falsifié. L'Anglais acheta et continua à fabriquer; mais alors ses produits ne purent plus soutenir la concurrence, et tout l'avantage resta du côté de la France." L'avantage peut- être, ajoutons-nous, mais non l'honneur ; car si les choses se passèrent réellement ainsi, il se peut difficilement imaginer rien de plus déloyal que la manière d'agir du pharmacien de Paris, qui, non content d'avoir abusé de la confiance de l'étranger, eut encore recours à la fraude pour triompher de son rival : - nous pourrions dire de sa victime... Mais laissons là le côté moral de cette affaire, et revenons au côté industriel et pratique, qui doit seul nous occuper, ici. Le bois employé pour faire les allumettes chimiques est presque toujours le sapin du Nord ' Ou emploie également le sapin ordinaire, le pin, le tremble, le pin d'Écosse, le hêtre, le tilleul, le bouleau, le saule, le peuplier et le cèdre.. Dans l'opération de la taille, au lieu de hacher entièrement les petits blocs de bois de façon à isoler les baguettes les unes des autres, on laisse celles-ci adhérentes entre elles par la base, en arrêtant le couteau à 1 centimètre environ au-dessus du support. Quant aux allumettes cylindriques, qu'on ne peut faire autrement que de séparer tout à fait de la bûche, on les place verticalement dans des cases qui peuvent encontenir trente-deux rangées de quarante chacune, séparées les unes des autres par de petites lames en bois ou en carton doublées de drap. Toutes [es allumettes sont ainsi disposées parallèlement, leurs extrémités sont toutes sur deux plans également parallèles, et les interstices ménagés à l'aide de règles en bois ou en carton permettent tant au soufre qu'à la composition dans laquelle on les immerge ensuite de pénétrer partout à une égale hauteur. Mais avant de garnir les allumettes on les porte, soit réunies en paquets, soit fixées et serrées dans les cadres, sur une plaque en fonte chaulée à 250°, pour achever de les dessécher. On les plonge ensuite jusqu'à une profondeur de 6 à 8 millimètres dans le bain de soufre, puis on les pose un instant seulement sur une table de marbre, où la préparation chimique est étendue sur une couche de 2 millimètres d'épaisseur. Cette préparation a beaucoup varié depuis l'origine, On y faisait d'abord entrer du chlorate de potasse, ce qui donnait une pâte qui ne s'enflammait qu'avec une explosion souvent assez forte pour qu'il fût prudent, au moment où l'on frottait l'allumette, de fermer les yeux et de détourner la tête, de crainte d'accident. On a ensuite remplacé le chlorate de potasse par le salpêtre; qui donne des allumettes sans explosion. Enfin on est parvenu à fabriquer des allumettes sans explosion et sans bruit. Nous donnons ci-après les principales de ces compositions :

1° Composition au chlorate de potasse. Chlorate de potasse ... 50 grammes Phosphore .... 25 Gomme du Sénégal ( qualité médiocre).... 100 Matière colorante ( minium, bleu de Prusse, etc.). . 10 2° Composition au salpêtre. Gomme arabique .... 160 grammes. Phosphore .... 90 Nitre pur (salpêtre) .... 140 Minium. .... 160 Le tout recouvert d'un vernis d'acide stéarique fondu, pour tenir le phosphore à l'abri de l'oxydation. 3° Composition moderne. Cette composition peut se préparer, soit à la gomme, soit à la colle de gélatine. Le dosage des matières n'étant pas le même dans les deux cas, nous donnons séparément la préparation de l'une et de l'autre pâte : 1° Pâte à la colle. Phosphore .... 2,5 parties Colle-forte .... 2 Eau .... 4,5 Sable fin. .... 0,5 Ocre rouge .... 0,5 Vermillon .... 0,1 2° Pâte à la gomme. Phosphore .... 2,5 parties Gomme. .... 2,5 Eau. .... 3 Sable fin .... 2 Ocre rouge .... 0,5 Vermillon .... 0,1

Pour la pâte à la colle, on opère à chaud. La colle, concassée en morceaux et détrempée pendant trois heures dans l'eau froide, est transvasée ensuite dans un matras, où on la chauffe au bain-marie. Lorsqu'elle a atteint la température de 100°, on retire le vase, on l'assujettit dans un établi et l'on y met le phosphore. On remue vivement le tout avec un écouvillon garni de crins, afin de diviser le phosphore et de le répartir également dans la masse. On ajoute alors le sable fin et la matière colorante en agitant de nouveau, et la pâte étant ainsi faite, on la verse sur une table de marbre ou de fonte maintenue à une température de 36 à 40° par un bain-marie placé au-dessous, et on l'y étend en une couche de l'épaisseur que nous avons dite. Cette couche est entretenue au même niveau par des additions successives de matière, tant qu'on en a besoin pour garnir les allumettes. . Pour la pâte à la gomme, on se sert d'un mucilage épais préparé d'avance avec cette matière; on opère, du reste, comme précédemment, à ceci près que, la mélange étant fait et battu à l'écouvillon, on le laisse refroidir, et l'on n'a pas besoin de le réchauffer pour s'en servir. Lorsque les allumettes sont garnies, on les porte dans une étuve où on dispose les cadres entre des montants en fer. Deux heures suffisent pour achever la dessiccation des allumettes garnies à la colle, tandis qu'il en faut vingt-quatre pour les allumettes à la gomme. Une nouvelle amélioration assez importante s'est encore introduite dans cette industrie aujourd'hui si répandue. 0n a, en Angleterre, substitué au phosphore à l'état ordinaire le phosphore rouge ou amorphe, qui a l'avantage : 1° d'être sous forme d'une poudre facile à mélanger avec d'autres substances; 2° de ne point brûler spontanément au contact de l'air ; 3° de ne répandre aucune odeur. Un économiste anglais, M. Ch. Tomlinson, a adressé à ce sujet au Mechanic's magazine une lettre pleine d'intérêt, et qui montre combien sont sérieux et appréciables les résultats de l'amélioration dont nous parlons. « Je viens, dit-il, de recevoir de la manufacture une boîte d'allumettes faites avec du phosphore rouge ou amorphe, qui remplace le phosphore ordinaire : cela est d'une grande importance, comme on va le voir. « Les manufactures anglaises et françaises de phosphore en produisent environ 300,000 kilogrammes par an, qui sont presque entièrement employés pour la fabrication des allumettes. En calculant l'émulsion pour garnir le bout des allumettes, les ouvriers allemands usent 3 kilogramme de phosphore pour 5 à 6 millions d'allumettes. En prenant pour base la moitié seulement de la production des manufactures de phosphore françaises et anglaises, nous arrivons à un chiffre annuel de 250,000 millions d'allumettes, qui ne nous paraît pas exagéré. En effet, nous avons visité dernièrement une de nos fabriques anglaises, qui produit par jour plus de 2 millions et demi d'allumettes. La fabrique de M. Dixon, à Manchester, arrive au chiffre de 6 à 9 millions par jour. Sur le continent de l'Europe, il y a de grandes manufactures en Transylvanie, près de la mer Noire, en Finlande, sur le golfe de Bothnie. Tous les ouvriers qui travaillent dans ces manufactures sont plus ou moins exposés aux émanations du phosphore. La maladie commence par un léger mal de dents, puis peu à peu se termine par une désorganisation complète qui souvent cause la mort, ou du moins envoie les malheureux dans un hôpital pour le reste de leur vie. Les uns ne peuvent ouvrir la bouche ; d'autres subissent d'affreuses opérations qui leur enlèvent souvent la moitié de la mâchoire supérieure. « Comment peut-on remédier à ce mal? Les meilleurs moyens pour y arriver sont des ventilateurs bien disposés et des habitudes constantes de propreté. Mais peut-on croire ces moyens suffisants, lorsqu'il est prouvé que, dans un endroit obscur, les vêtements des ouvriers jettent des lueurs phosphorescentes ? Et ces malheureux sont exposé à ces émanations soixante à soixante-dix heures par semaine!... Il est effrayant de penser qu'il n'y a pas une maison, nous pourrions même dire presque pas une chambre dans tout le royaume, où il ne se trouve une boîte d'allumettes contenant 50 à 100 petites boules de phosphore à peine protégées contre l'influence oxydante de l'air, et dont on respire les émanations, faibles il est vrai, mais continuelles... "Il y a quelques années, M. Schrotter trouva le phosphore amorphe supérieur au phosphore ordinaire, comme le diamant l'est au charbon. Le phosphore amorphe n'est pas soluble dans le sulfure de carbone, comme le phosphore commun ; il ne prend pas feu sous la pression ordinaire de l'atmosphère, et n'exhale aucune émanation dangereuse... « En juillet1851, on se servit de phosphore amorphe sur une grande échelle dans nos manufactures, on envoya des échantillons de cette nouvelle substance dans les fabriques du continent. Elle n'y a pas encore été employée ; mais nous espérons que bientôt le phosphore amorphe sera le seul employé dans la fabrication des allumettes chimiques. « Les échantillons d'allumettes qu'on vient de m'envoyer brûlent fort bien; elles n'ont aucune odeur, ne prennent pas l'humidité, peuvent être placées dans un endroit chauffé sans prendre feu, et servir dans tous les climats. En 1855, M. Canouil exposa ses allumettes sans phosphore ni poison, dans lesquelles le chlorate de potasse, habilement trituré, ne produisait pas d'émanations dangereuses, brûlait sans déflagration et n'exposait à aucun empoisonnement. Une commission nommée par le Comité consultatif d'hygiène publique de Paris, fit un rapport très favorable, ce qui n'empêcha pas cette utile invention de tomber dans l'oubli.